Chapitre X
La froideur de la nuit faisait trembler mon corps, depuis longtemps éveillé à présent. Mes bras encerclaient mon amant, dont le visage caché sous
les couvertures semblait dormir d’un sommeil agité. D’un geste las, je me redressais silencieusement sur les tas de tissus qui nous servaient de matelas.
Mes yeux parcoururent la grotte, de plus en plus gelée et gênée par la présence imposante de notre groupe d’escapade… De suicidaire, ou de
« déjà mort », peu importe. Mes bras affaiblis tremblèrent sous mon poids, tandis que mon ventre criait famine depuis quelques heures. Je constatais qu’en effet, on ne disposait plus
d’aucuns vivres, excepté des barrettes chocolatées.
Reposant lourdement ma tête à terre, je fermais les paupières afin de penser à tout sauf l’obscur endroit. Un sourire plutôt niais se dessina sur
mes lèvres alors que l’image de Seeta, sous toutes ses formes, se matérialisa dans mon esprit…
Des gémissements, que je crus être ma simple imagination étant donné que je pensais à l’apprenti, se firent entendre. Je rouvris les yeux, et tendis
un peu plus l’oreille. Des geignements plaintifs et exprimant la douleur retentissaient sourdement.
Je me levais finalement, et remarqua avec inquiétude Léon dans son coin, les bras croisés sur ses genoux repliés, se balançant non stop sur
lui-même. Je le rejoignis, et m’abaissa à son niveau. Des larmes tièdes glissaient sur ses joues terriblement pâles et bleuâtres.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as fait un cauchemar ? Questionnai-je, curieux de sa réaction inhabituelle.
Il me répondit « Non » d’un signe de tête furtif, un peu plus angoissé. Du doigt, il me montra la tente à la fente ouverte d’Isaline. Je
me demandais d’abord pourquoi elle l’avait laissé ouverte, avant de finalement me diriger vers elle. J’entrais ma tête à l’intérieur, où il faisait plus froid qu’il ne l’aurait fallu.
Quelle sotte ! Pensais-je sur le moment, convaincu qu’elle avait oublié de
refermé la fente.
Je la vis dormir sur le côté, en position fœtale. Malgré l’intense obscurité, mes yeux s’étaient habitués au noir. C’est ainsi que je pus clairement
distinguer ses courbes féminines, dont la peau était nue… Nue ! Isaline était nue, et par-dessus tout, n’était couverte d’aucuns tissus !
Mon cœur s’accéléra tandis que je m’inquiétais quant à la santé d’elle et son enfant. Des larmes jaillissaient déjà lentement, coulant à flot sur
mes joues crispées. Je la tournais vers moi, et vis avec horreur ses lèvres bleues et gercées, ses yeux grands ouverts, ainsi que son visage figé dans une éternelle expression de bonheur…
A la minute où je compris qu’Isaline s’était suicidée, une vague de nausée s’empara de moi, me faisant vomir sur le côté. Je n’arrivais, tout
simplement, pas à y croire. Je quittais la tente dans un élan de dégoût et de fureur, retournant pressement dans n’importe quel coin, juste pour m’éclipser et remettre mes idées en place. Ma
respiration demeurait rapide et inquiétante. Qui y avait-il de plus terrifiant que la mort elle-même ? Je venais juste de la voir là, sous mes yeux, et jamais je ne m’en remettrais. La
satisfaction qui s’était lue sur le visage inerte d’Isaline me hantera jusqu’à la mort.
Je sentais le regard insistant de Léon sur moi. Mes mains tremblèrent légèrement, et je m’offusquais à me calmer. Sinon, ça serait le trisomique qui
rajouterait son grain de sel s’il voit que je paniquais. Tout ce que je voulais, c’est qu’il cesse ses pleurs insupportables.
- Rentre dans ta tente, Léon. Isaline va bien, Rétorquais-je d’une voix involontairement froide.
L’adolescent malade me regardait d’un air de chien battu. C’est ainsi que je passais une heure à lui expliquer ce qu’était la mort quand on a la
voulait. Pour ma part, je la désignais d’une sorte d’échappatoire qu’on attend impatiemment quand la vie a un goût amer…
Je ne savais pas qui allait le faire, mais jamais je ne dégagerais le corps d’Isaline. Jamais je ne le toucherais, ni ne le regarderait une seconde
fois. Je confiais, déjà et sans qu’il ne le sache, cette morbide tâche à Stuwart et sa sensibilité moins développée.
Quand Léon eut l’amabilité d’aller se recoucher, je retournais à ma couche, tremblotant plus de dégoût que de froid. Je vis Seeta, qui gardait les
yeux grands ouverts. Je me pressais à lui, et le rejoignis sous les couvertures, le couvrant de mes bras. Alors que je lui déposais un baiser sur sa fine bouche, je remarquais qu’il était aussi
gelé qu’Isaline.
- Seeta ! M’inquiétais-je instinctivement, tes.. Tes lèvres sont glacées !
Il m’adressa un léger sourire à peine visible.
- J’ai.. J’ai froid, Jorys… Murmura le népalais d’une faible voix.
Mon cœur se resserra aussitôt, et je me collais plus à lui. Il fit un effort pour m’enlacer de ses bras frigorifiés, et cala son visage sur mon
torse. De mon côté, malgré que les couvertures soient humides, je les entassais plus sur lui que sur moi. Je ne savais pas comment cela se faisait-il, mais j’arrivais à garder mon contrôle comme
jamais. Entre ceux qui restaient du groupe, j’étais celui qui était, physiquement, le mieux en point.
Stuwart était fatigué, et ça ne faisait que se voir. Léon était infirme, et ne comprenait pas la situation mortelle comme il se le devait. Jack,
Isaline, son bébé et Jay étaient morts. Et Seeta… Il m’inquiétait énormément. Il semblait de plus en plus faible, et cela ne me rassura pas du tout. Ce n’était pas me retrouver avec trois grandes
responsabilités sur le dos qui me faisait peur, mais plutôt de perdre cet être auquel je tenais.
Ce fut sur cette pensée décisive que je quittais son infime chaleur corporelle, pour courageusement m’aventurer à la tente tristement silencieuse
d’Isaline. Ce calme plat me donna des frissons désagréables que j’aurais préféré ne jamais ressentir. J’entrepris de n’entrer qu’une de mes mains, et de rapidement tirer sur toutes les
couvertures qu’il y avait à l’intérieure. Je chancelais quand même, car il y en avait une dizaine, étant donné qu’elles appartenaient à Isaline et Jack.
Ne faisant pas mon égoïste, j’allais en apporter cinq à Stuwart et Léon, en gardant sept autres pour moi.
Quand je revins à notre tente, je recouvrais l’apprenti le mieux possible. Sa main s’aventura sur ma hanche, à laquelle il s’agrippa sans que je ne
proteste…
- Jorys ? Chuchota sa voix affaiblie.
J’émis un simple « mh », démontrant que j’étais tout ouïe. Les paupières fermées, j’écoutais sa petite voix mélodieuse briser le silence
démentiel.
- P.. pourquoi il n’y a aucun br.. Bruit… ? Pourquoi.. C’est si calme…
Je ne savais pas quoi répondre. Ma voix restait coincée en travers de ma gorge, et une abominable boule me tiraillait l’estomac. Je ne me voyais pas
lui répondre « Isaline est morte », et encore moins « On va mourir »…
Je ne savais pas combien de temps j’étais resté muet, mais Seeta s’était endormi contre mon épaule sans jamais ne recevoir de réponse. Une tiède
goutte salée ondula ma joue, et je me résignais à m’endormir également.
Il paraît que durant le sommeil, on souffrait beaucoup moins…
T.T comme c'est trop triste!!!!
Tu ne vas pas les faire mourir au moins?! tu n'as pas le droit de faire ça!! ç.ç
Kisu