Chapitre XVII
Vers minuit moins quart, des servantes s’étaient introduites dans la gigantesque chambre du jeune prince et son invité. Elles les avaient surpris en pleine séance de bisous et câlins un peu trop familiers à leur goût entre deux inconnus, mais elles ne laissèrent cependant pas leur préjugé les gagner. Séparant les deux amants, Aurèle dut suivre deux des quatre femmes à une autre pièce. Elles le lavèrent une seconde fois, l’habillèrent d’une tenue égale aux personnages sous royaux, ce qui le mit extrêmement mal à l’aise.
Du côté de l’héritier, tout ce passait plus ou moins mal. Il n’avait vraiment pas aimé qu’on vienne le déranger avec ces futilités qu’ils devaient subir pour « bien paraître » au banquet. Cassidy n’en avait que faire, de ce maudit banquet ! La chaleur des bras de son agriculteur préféré lui manquait déjà. Ils avaient été trop longtemps séparés, c’était ce qui le mettait hors de lui.
- Non mais.. Vous… Mais vous serrez trop ce col ! Stop, laissez-moi faire ! Grogna-t-il.
Les bonnes femmes s’écartèrent un peu, visiblement vexées. Ce fut à cet instant qu’Aurèle les rejoignit. Elles sortirent discrètement à son arrivée, refermant lentement la porte d’entrée. Cassi, qui était face au miroir, n’avait rien vu de cette scène… Il se douta d’une manigance seulement quand des doigts hésitants se posèrent sur les siennes, afin de prendre le relais des ficelles à nouer. Il se calma aussitôt, mais ne résista pas à la tentation de se retourner vers le villageois, et de le fixer droit dans les yeux alors qu’il arrangeait son col…
Le bout de leur nez se frôlait, arrachant des sourires amusés à chacun d’eux. Rougissant, Cassi caressait de ses mains tremblotantes les joues hâlées de son beau prétendant. Inconscient qu’il n’aidait pas du tout Aurèle en le touchant de cette manière si charnelle, il continua à balader ses doigts sur le cou frémissant…
Hélas, les vêtements qui surchargeaient le corps admirable du travailleur empêchèrent toute autre exploration. Cassi poussa un juron, terriblement frustré qu’on le prive ainsi du jeune homme qu’il avait choisi.
- Embrasse-moi et je te laisse tranquille… Murmura le prince à l’intention d’Aurèle.
- Qui t’a dit que je voulais que tu me laisses tranquille ? Le taquina celui-ci.
- Je ne sais pas pourquoi, mais je savais que tu allais répondre ça…
Cassidy lui emprisonna la bouche entre ses lèvres, en ayant la certitude qu’il ne se lassera jamais de lui. Sentir sa langue déguster la sienne, leur chaleur s’unir aussi intimement… Cassi ne pouvait mieux rêver que de rester aux côtés de cet être qu’il trouvait fascinant pour sa compréhension, sa naturelle beauté physique, et surtout, son bel intérieur où un cœur battait en sa faveur…
Enlacés, ils marchèrent lentement vers la sortie, toujours à s’échanger les dernières gâteries qu’ils pouvaient avant de faire leur entrée à la Salle où le banquet se déroulera.
Tandis que le prince baissait le poignet de la porte, ils lâchèrent leurs mains jusqu’à présent entremêlées.
Un homme les attendait là, souriant à Cassidy.
- Veuillez me suivre, Dit-il de son étrange voix douce.
Les deux adolescents s’exécutèrent et, en silence, gagnèrent le reste des fêtards. L’héritier sentit une profonde joie en lui quand il vit Aurèle, un grand sourire aux lèvres. Celui-ci observait avec admiration les bouffons, présents pour divertir les invités, mais surtout le roi. Des jongleurs, des musiciens, des danseurs… Le villageois semblait être, pour la première fois de sa vie, participant et non spectateur de l’ivresse, l’hilarité et l’euphorie.
Les deux conjoints s’assirent discrètement aux chaises qui leurs étaient destinées, au premier rang, face au roi et à ses jeunes demoiselles qu’il avait visiblement choisies pour cette orgie.
C’était la première fois que le prince Cassidy se montrait ouvertement en public, ce qui lui valait des regards et chuchotements à son égard.
Faisant preuve de courtoisie, Aurèle salua le gros personnage comme il se le devait. Aurèle était assez impressionné de se retrouver ici, dans le château, aux côtés du prince, son père et ses sujets… Il en était très intimidé, même s’il essayait de le cacher.
Quand les centaines de plats différents furent servit, tous commencèrent à manger après le discours habituellement banal du monarque. La musique, les dialogues et les rires masquèrent les mots que s’échangeaient les deux jeunes hommes.
- … Je suis content que tu aies été aussi compréhensif à mon égard, Aurèle…
Celui-ci, quelque peu embarrassé que Cassidy remette ce sujet sur le tapis, se contenta d’hocher la tête.
- Je.. Comment je pourrais m’excuser… ? Insista l’héritier.
- Et si tu commençais par te taire ? Se moqua Aurèle, oubliant à qui il s’adressait.
Cassi lui administra un coup de pied qui fit rire l’agriculteur, avant que celui-ci n’agrippe la main libre du prince, sous la nappe de table… Le cœur de Cassidy se réchauffa aussitôt, et il resserra leurs doigts entrelacés.
- J’ai faim de toi.. Murmura dangereusement Cassi à l’oreille de son hôte, J’ai faim et je veux te manger… Là, maintenant, tout de suite…
Aurèle se mordit la lèvre pour s’obliger à ne pas soupirer de frustration.
- Montons dans ta chambre, alors, Répliqua malicieusement le blond.
Le prince réprima un sourire en coin, amusé de la situation.
- J’essayais juste de t’exciter !
- Oui, et bien moi, je me dois de te calmer… Ironisa le jeune villageois.
Malgré le monde présent, et le roi qui mangeait juste en face d’eux, Cassidy eut l’audace d’aller mordre le lobe de son invité pour gentiment le punir. Il lança ensuite un regard provocateur à son père qui avait vu cet échange, duquel il aurait bien aimé être épargné.
Après quelques échanges avec des gens qu’il n’avait jamais vus, le bal s’apprêtait à s’ouvrir dans quelques minutes.
- Cassidy ! Intervint le roi, c’est à toi d’ouvrir la danse !
- Hein ? Non mais ça va pas, tu ne m’avais jamais averti de ça ! Je ne sais pas danser ! Se plaignit Cassi, qu’Aurèle continuait d’observer anxieusement.
- Un prince est censé savoir danser, Cassidy. Allez. Prends n’importe quelle cavalière ! Tiens, euh… Cette jeune fille, là !
Il désigna du doigt une adolescente aux longs cheveux bruns, bouclés et coiffés minutieusement. L’héritier lança un regard au villageois, et s’approcha de lui afin que personne ne l’entende.
- Tu ne voudrais pas plus tôt danser toi, avec moi ? Sourit le prince.
- Je ne crois pas que cela soit une bonne idée, Cassi… Advint l’agriculteur.
Cassidy soupira et, déçu, il s’en alla inviter la jeune chanceuse. Celle-ci avait rougie dès l’instant où il avait posé sa main sur sa hanche, employant les mots justes qui faisaient chavirer toutes les jeunes filles.
Tandis que le duo se prélassait au milieu d’un cercle formé par les invités, Aurèle fixait l’adolescente. Elle se rendait sûrement compte de la chance qu’elle avait d’être femme, et de ne pas devoir se cacher. Si seulement lui aussi pouvait poser ainsi sa main sur le dos du prince, descendre jusqu’à ses hanches, bouger sur le rythme lent des notes qui parsemaient la salle…
Ce fut avec exaspération qu’il se rendit compte qu’il était, en ce moment même, extrêmement jaloux. Profondément jaloux de cette impertinente qui profitait de la situation pour s’approprier le prince !
Enfin, d’autres couples se joignirent à eux.
Durant au moins une heure, des dizaines de filles passèrent par les bras de l’héritier, semblant réjouies que le prince leur accorde une danse. Trépignant sur place, Aurèle perdait de plus en plus de patience.
- Dites-moi, jeune homme… Commença le roi, s’adressant d’une manière distante à l’agriculteur.
L’interpellé, très intimidé, rougit et baissa les yeux, répondant d’une voix bafouillante :
- O.. Oui, Mon Seigneur ?
- Qui est votre père ? Son nom ?
- Perceval D..
- Ah ! « Le » Perceval à qui la femme est défunte ? Sourit l’Altesse, coupant son interlocuteur.
Aurèle, prenant mal ce ton qu’il jugeait presque moqueur, ravala sa salive pour s’empêcher de dire une quelconque injure.
- Oui… Ce Perceval…
Le roi hocha continuellement la tête en signe de compréhension, et s’en alla jaser avec d’autres personnes. Intérieurement, Aurèle jura mille et une fois contre ce gros tas de graisse qui n’avait même pas honte de ses paroles offensantes.
L’adolescent tourna un œil vers Cassidy. Celui-ci buvait le vin, papotant avec des gens dont, Aurèle en était sûr, il ne connaissait même pas le nom. Soupirant d’ennuie, il se demanda s’il lui était permis de se lever et de quitter la table. Tandis qu’il s’apprêtait à s’en aller, Cassi le vit faire. Celui-ci le rejoint immédiatement.
- Mais où vas-tu ? S’inquiéta-t-il.
- Peut-être que toi, Prince de France, tu t’amuses, mais moi, Pauvre de France, je m’ennuie. Alors tu m’excuseras, mais je pense que j’ai autre chose à faire que de rester assis sur cette satanée chaise en bois qui me fait mal au derrière !
- Change de ton avec moi quand on est accompagnés, Aurèle…
- Et quoi ? Que risques-tu de me faire ? Me brûler, me fouetter, m’enfermer ?
Le cœur de l’héritier se resserra, vexé.
- Non ! Jamais ! Il serait simplement bizarre pour les autres que tu t’adresses ainsi à moi !
Aurèle répliqua un « Bah voyons » et continua son chemin vers la sortie, terriblement déçu de son propre comportement.
- Aurèle, je t’en pris ! Je.. Je me dois de faire une bonne impression… Je suis désolé…
Celui-ci se retourna, et refit face au jeune homme aux cheveux châtains. Il toisa ses yeux verts scintillants d’un regard sévère, qui s’adoucit pourtant aussitôt…
- Allons au lac, Cassi… Partons d’ici. Ce n’est pas un endroit qui nous ressemble, Répliqua l’agriculteur.
- Je le sais…
Le blond émit un discret soupir de frustration.
- Je meurs d’envie de te caresser la joue, t’enlacer, t’embrasser… Ne m’oblige pas à me contenir plus longtemps, Le taquina-t-il d’un ton plus joueur afin de le mettre plus à l’aise.
Le prince eut un sourire en coin, gêné qu’Aurèle dévoile ses pensées à voix haute. Il lui chuchota à l’oreille « Ok, je vais aller en parler à Agathe. En attendant, tu restes sagement ici et tu m’attends. »
Lorsque Cassidy le quitta, le villageois se sentit observé. Il tourna discrètement les yeux de droite à gauche, et remarqua que deux ou trois serviteurs personnels du roi le fixaient avec un intérêt trop important à son goût. Il nia cependant ces échanges, car Cassidy revenait, un large sourire aux lèvres.
- Agathe a accepté de prévenir mon père de notre départ… Alors allons-y, puisque tu t’ennuies tant !
- .. Ne me dit pas que tu ne t’ennuyais pas ?! Rétorqua Aurèle, choqué.
- Si, je l’avoue. J’ai beau avoir un sang royal, tous ce décors me laisse indifférent… C’est bizarre, non ?
L’agriculteur haussa des épaules, secrètement satisfait de la réponse de l’héritier. Avant de refermer la porte sur eux, Aurèle jeta un dernier coup d’oeil aux espions indiscrets du Seigneur, et confirma ses pensées ; Ceux-ci le guettaient avec attention.